Urbanisation, planification urbaine et modèles de ville en Afrique de l'Ouest : jeux et enjeux de l'espace public
Thèse n° 4268
JEROME CHENAL
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Contexte de la recherche
Croissance rapide, villes ingérables, crise de l'urbain, macrocéphalies, … les villes ne seraient plus planifiables, du moins pas avec les instruments classiques de l'urbanisme de plans. Et aux instruments traditionnels de la planification urbaine, aux plans, aux approches top-down, on oppose généralement les approches participatives, les approches bottom-up. On redessine la ville par les habitants, par les acteurs de la ville. Sans nier le rôle des méthodes participatives pour faire la ville, il semble nécessaire de revenir sur les plans, sur les modèles de villes, sur ce qu'ils véhiculent et sur la manière dont ils sont construits. Il s'agit ensuite de mettre en tension la connaissance de la planification avec l'espace public pour comprendre les dynamiques urbaines et les enjeux de l'espace public. Dans cette optique, les travaux de recherche proposés dans ce travail sont menés à deux échelles : celle de la ville dans son ensemble et celle de l'espace public. La confrontation des échelles permet de mettre en avant la relation entre formes planifiées et pratiques, entre la ville comme contrainte et la ville comme aide. Leur confrontation permet également une meilleure compréhension des interactions entre les échelles. L'objectif étant ensuite de remonter en généralité à partir du micro – de la rue, des pratiques et des stratégies des acteurs de la ville – vers des éléments qui interrogent la globalité. Ceci dans le but ultime de proposer des manières innovantes de planifier la ville. À l'échelle de la ville, nous analysons le parcours historique, le développement spatial, les documents d'urbanisme, afin de faire émerger les grandes tendances qui se dessinent au-delà des plans. À l'échelle de l'espace public, nous analysons, à même le sol, la rue comme lieu de fixation des enjeux de la ville. Dans le cas de la société africaine, la question de l'espace public interroge ses multiples dimensions : sociales, économiques, culturelles, politiques et spatiales. Dans un contexte de globalisation, l'espace public s'est renforcé comme lieu d'expérimentation et de constructions collectives d'alternatives économiques et sociales (WP2, 2005), devenant, pour les populations précarisées, un rempart contre l'anéantissement social. Pour mener à bien cette recherche, notre choix s'est porté sur des villes africaines qui présentent le triple intérêt d'être des villes récentes, qui ont toutes des plans d'urbanisme, et cela depuis leur fondation et qui se caractérisent par la prédominance de "l'urbanisme" informel.
Cas d'étude
Nouakchott, Mauritanie. Dakar, Sénégal. Abidjan, Côte d'Ivoire.
Objectif général de la recherche
L'objectif général de la recherche est l'analyse des liens entre des processus d'urbanisation, des modèles de ville et des plans d'urbanisme, des pratiques sociales, des mutations spatiales et les modes de gestion et de planification des villes d'Afrique de l'Ouest. Dans notre projet, l'espace public et la planification sont les objets d'analyse qui permettent la compréhension des dynamiques urbaines, sous leurs aspects sociaux, culturels, spatiaux ou environnementaux. Le but de la recherche est d'aboutir à une lecture critique des instruments classiques de l'urbanisme et de proposer les chemins vers des outils innovants rendant la ville gérable et planifiable.
Questions de recherche
La planification de la ville et l'espace public sont-ils des éléments complémentaires d'une même réalité, ou au contraire sont-ils déconnectés les uns des autres? C'est à la fois par l'analyse fine des espaces publics, mais également par l'analyse fine des plans d'urbanisme de la ville que nous répondrons à cette question. De là, doit découler une compréhension de la ville dans sa globalité, de l'espace public dans son appréhension, dans sa gestion et dans sa planification. La seconde question est de savoir si les trois villes de notre recherche sont dessinées sur le même modèle et si oui, sur lequel? Les espaces publics et les plans d'urbanisme des trois villes nous permettent-ils de dégager des points communs, de voir que les villes sont semblables, qu'elles proviennent d'une même et unique idéologie. Des idées sont importées, sorte d'occidentalisation de la ville et de son espace, et il nous intéresse de savoir comment les villes africaines vivent cela, comment est vécue cette importation, comment elle influence les pratiques de l'espace et les pratiques sociales et si elle les influence? Et de savoir si la ville se produit avec ou contre la planification? Enfin, en fonction de ce qui précède nous cherchons à savoir comment il est possible aujourd'hui de planifier la ville africaine? Quels sont les points sur lesquels l'urbaniste doit aujourd'hui travailler pour prendre en compte la réalité urbaine, c'est-à-dire les dynamiques urbaines, les stratégies des acteurs, les pratiques sociales des centaines de milliers d'individus qui forment les villes.
Hypothèses générales
A partir de ce qui précède, nous pouvons formuler les hypothèses principales qui sont : 1 : La ville africaine, même des décennies après les indépendances des pays de l'Afrique française, continue à se développer selon des règles établies lors de la fondation des villes. Il en est de même pour les outils de l'urbaniste qui correspondent à une idée de ville et une pratique ancienne de l'urbanisme, celle coloniale et européenne ; 2 : Les enjeux de l'espace public sont globalement identiques, les villes ayant les mêmes modes de gestion et de planification. Les effets induits sont alors les mêmes. 3 : Cette uniformisation de l'espace de la ville et des modèles mène à une uniformisation des pratiques de la rue et des modes de vie qui ne sont plus dépendants d'un contexte et d'un environnement. Il y a donc une déconnection entre la ville et son environnement.
Méthodologie
La thèse se fera en trois phases. Une première phase de l'étude portera sur les outils de planification et les parcours de villes, du développement spatial à l'analyse des différents plans d'urbanisme. C'est par une revue de la littérature, des archives et des entretiens avec les acteurs institutionnels qui font la ville que nous produisons les différentes trajectoires des villes, leurs compositions, leurs monographies ainsi qu'une comparaison entre ces trois éléments. Une deuxième phase du travail porte sur l'observation sensible de l'espace public africain dans les trois villes choisies. Pour cela, nous avons recours d'une part à la photographie comme mode de compréhension de la ville et comme support d'entretiens, et d'autre part à l'analyse de la presse. La connaissance accumulée devra permettre ensuite, dans une troisième phase du travail, de tester les hypothèses, de confronter les résultats des deux premières phases dans une comparaison entre villes. Une lecture critique des outils de gestion et de planification de la ville ainsi que des politiques urbaines est faite, en regard des résultats obtenus dans les phases précédentes pour devenir la base de propositions et de recommandations pour de nouveaux outils "innovants" de planification.
Principaux résultats
La recherche a débouché sur une série de résultats dont les principaux sont résumés ci-dessous : La ville africaine n'est pas cette entité auto-construite et auto-régulée comme décrite régulièrement, mais elle est planifiée. Elle fait l'objet d'une tentative de contrôle de la production de l'espace de la ville. Or ce contrôle, pour de multiples raisons, ne fonctionne pas, donnant à la ville un aspect non-planifié. L'étude montre l'importance du contexte géographique et climatique. La comparaison entre les villes permet de révéler l'importance des pluies (période de l'hivernage) sur la gestion au quotidien de la ville. Elle montre également, le poids de la modernité, comme but à atteindre pour les élites des différents pays étudiés ; loin des aspirations de la majorité des habitants de la ville. L'échec de la planification faite à partir de la démographie et de l'industrie est également un résultat important. En effet, l'histoire des plans dans les villes nous montre clairement que les manières de faire de la planification urbaine sont les mêmes, quel que soit le lieu et quelle que soit l'année de réalisation des plans. Ensuite, l'inadéquation flagrante entre les deux niveaux d'intervention (planification et espace public), montre que le passage entre les échelles n'est pas pris en compte, alors que la ville doit pourtant se comprendre par les aspirations des habitants et pas par l'application de modèles de villes. Enfin, l'étude montre le besoin urgent d'une planification basée sur l'individu, prenant en compte les pratiques et les stratégies, en résumé prenant en compte les dynamiques individuelles urbaines.
Principales conclusions
Les villes d'Afrique de l'Ouest ont été conçues, sont planifiées et gérées de la même manière depuis leur fondation. Il n'y a pas eu de changement de paradigme, ni à l'indépendance, ni dans les années 80, lors des grandes crises urbaines. Malgré cette manière similaire de produire la ville dans nos trois cas d'étude, leurs espaces publics sont radicalement différents et cela sous l'influence du contexte climatique, environnemental, culturel et social. Les temporalités changent, la présence spatiale entre homme et femme n'est pas la même partout et les stratégies d'implantation des vendeurs de rue dans l'espace public diffèrent d'un endroit à l'autre. La ville est donc dépendante de son environnement, loin de la l'image de la ville globale, déterritorialisée. Enfin, une planification ne peut pas être déconnectée du territoire de la ville et des dynamiques des acteurs, car cela rend la planification peu efficace. Celle-ci doit être basée sur l'individu, dans ses dynamiques urbaines et son environnement.
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